Dans Every Last Fish: A Deep Dive into the World of Fishes and Fishing, paru chez Granta Books en 2025, la journaliste britannique Rose George suit les poissons depuis les bateaux jusqu’aux élevages, en passant par les marchés et les zones de pêche lointaines. Son enquête donne un visage à une industrie de la pêche souvent invisible, mais présente dans les repas ordinaires, du poisson pané au saumon d’élevage.
Après avoir exploré les coulisses du transport maritime dans son livre consacré aux navires porte-conteneurs, George s’intéresse à un univers encore plus difficile à surveiller. Elle embarque avec des pêcheurs, rencontre des aquaculteurs et échange avec des scientifiques qui étudient les capacités des poissons. Le résultat, retenu dans la sélection 2026 du prix Trivedi de vulgarisation scientifique de la Royal Society, relie les enjeux écologiques aux réalités humaines. Car derrière une boîte de conserve ou un filet de poisson se cachent des décisions de gestion, des conditions de travail en mer parfois dangereuses et une chaîne d’approvisionnement des produits de la mer complexe à suivre.
Rose George révèle les coulisses de l’industrie de la pêche
Le premier geste de l’enquête consiste à regarder le poisson autrement que comme un aliment déjà prêt à cuire. George s’intéresse à l’animal vivant, à son comportement et à la place qu’il occupe dans des écosystèmes que les humains exploitent à grande échelle. Cette approche change la perspective : le filet de poisson sur une assiette n’est plus un objet sans histoire, mais le dernier maillon d’un parcours qui peut traverser des océans et plusieurs intermédiaires.
La journaliste explique aussi pourquoi le secteur est si difficile à décrire. Le mot « pêche » englobe le petit bateau côtier, parfois simple et fragile, comme le grand chalutier industriel doté de treuils et de chaînes. Entre les deux se trouvent des flottes, des élevages, des ports, des usines de transformation et des circuits de vente. Une règle adaptée à une embarcation familiale ne répond pas forcément aux problèmes posés par un navire capable de rester longtemps en mer.
Cette variété est l’une des raisons pour lesquelles l’industrie échappe facilement au regard du public. Les marchandises transportées par cargo arrivent souvent dans des conteneurs visibles au port ; les poissons, eux, peuvent changer de navire ou être transformés avant même d’atteindre le consommateur. Le transbordement, qui consiste à transférer une cargaison d’un bateau à un autre en mer, complique encore le suivi. Plus le parcours comporte d’étapes, plus il devient difficile de vérifier précisément l’origine d’une prise.
Le livre prolonge ainsi le travail de reportage de George sur des secteurs essentiels mais peu observés. Pour situer son parcours, une intervention consacrée aux secrets du transport maritime montre déjà son goût pour les systèmes gigantesques dont les rouages restent hors champ. Cette curiosité n’efface pas les différences entre transport et pêche ; elle aide plutôt à comprendre pourquoi la mer peut devenir un espace où les responsabilités se dispersent.
Le fil conducteur de l’enquête est donc moins une accusation générale qu’une question concrète : qui peut vérifier ce qui se passe loin des côtes ? Dès qu’un navire quitte le port, la distance rend le contrôle plus compliqué, et cette difficulté pèse autant sur les ressources marines que sur les personnes à bord.
Surpêche et pêche illégale, des pressions difficiles à mesurer
La surpêche se produit lorsque les prélèvements sont trop importants pour permettre aux populations de poissons de se reconstituer durablement. L’image d’un compte bancaire aide à comprendre le mécanisme : si l’on retire régulièrement plus que les intérêts, le capital finit par diminuer. En mer, cette baisse peut se manifester par des stocks fragilisés, des prises plus petites ou la capture de poissons avant qu’ils aient eu le temps de se reproduire.
George rapporte notamment le cas de la sardinelle au Sénégal, un poisson important pour l’alimentation locale. Des pêcheurs rencontrés dans le pays décrivent une ressource devenue moins disponible, tandis qu’une partie des captures de la région est transformée en farine destinée à nourrir des animaux d’élevage. Ce contraste éclaire une question de répartition : un poisson peut quitter les communautés côtières pour alimenter des marchés éloignés, sans que les bénéfices soient partagés équitablement.
La situation ne se résume pas à la pêche illégale. Des activités autorisées peuvent aussi exercer une pression excessive si les quotas, les licences ou les contrôles ne protègent pas suffisamment les stocks. Dans son entretien autour du livre, George souligne que, dans certains endroits, des pêcheurs locaux dénoncent surtout la concurrence de flottes étrangères autorisées. La frontière entre légalité administrative et durabilité écologique ne coïncide donc pas toujours.
La pêche non déclarée ou mal contrôlée ajoute une autre couche de difficulté. Une cargaison peut être transférée entre deux bateaux, tandis que les registres dépendent en partie des informations communiquées par les opérateurs eux-mêmes. Quand les contrôles en mer sont rares, vérifier l’espèce capturée, la zone de pêche ou le respect des quotas devient un travail d’enquête plutôt qu’une simple lecture d’étiquette.
À ces pressions s’ajoute le réchauffement des océans. Les populations marines se déplacent lorsque leur habitat change, et certaines espèces peuvent voir leur taille moyenne diminuer. Les règles de gestion, elles, sont souvent définies par zones et périodes précises. Une carte des pêcheries peut alors devenir rapidement moins fidèle à la réalité biologique : le poisson ne suit pas les frontières tracées par les humains.
La démonstration de George invite à distinguer trois questions souvent confondues : la capture est-elle autorisée, les stocks peuvent-ils se renouveler, et les populations riveraines ont-elles accès à la ressource ? Pour juger d’une pêche durable, il faut regarder ces trois dimensions ensemble, plutôt que de se contenter d’un label ou d’une promesse générale.
Exploitation des travailleurs et conditions de travail en mer
La mer est un lieu de travail particulièrement exigeant. Sur un bateau de pêche, les vagues, les équipements lourds et les horaires prolongés créent des risques d’accident même lorsque l’équipage est expérimenté. Un câble sous tension ou un filet qui se déplace brusquement peut blesser en quelques secondes. La sécurité dépend donc à la fois du matériel, de la formation, de l’organisation du travail et de la possibilité de demander de l’aide.
Les récits recueillis par George montrent que ces risques ne sont pas répartis de façon égale. Elle évoque quatre travailleurs ghanéens recrutés pour un navire travaillant dans les eaux britanniques et qui auraient découvert, une fois embarqués, des conditions très éloignées de ce qui leur avait été présenté. Des visas liés au transfert d’équipage peuvent, dans certains cas, rendre les sorties à terre difficiles. Le bateau devient alors non seulement un lieu de travail, mais aussi un espace dont il est compliqué de s’échapper.
L’exploitation des travailleurs peut prendre différentes formes, du non-respect des règles de sécurité à la privation de liberté. Dans les situations les plus graves, elle rejoint la traite des êtres humains, lorsque des personnes sont recrutées ou déplacées dans le but de les exploiter. Employer ces termes exige de distinguer les faits établis des témoignages et des enquêtes en cours ; mais les rendre visibles compte, car l’éloignement en mer peut retarder les alertes et compliquer les inspections.
Le contrôle des navires repose en partie sur des observateurs indépendants, chargés de documenter les captures et le respect des règles. Pourtant, monter à bord peut être risqué, et la couverture de la flotte reste inégale selon les pêcheries. George rapporte également des cas de blessures et de décès d’observateurs qui soulèvent des questions sur la protection de ces témoins. Si la surveillance dépend d’une personne isolée au milieu de l’océan, sa sécurité devient une condition de la transparence.
Cette question concerne aussi les consommateurs. Une chaîne d’approvisionnement opaque rend difficile la vérification non seulement de l’espèce et de la zone de capture, mais aussi des conditions dans lesquelles le poisson a été pêché et transformé. La traçabilité ne se limite donc pas à un code sur un emballage : elle suppose que les données accompagnent réellement le produit et puissent être contrôlées à chaque étape.
George ne présente pas tous les pêcheurs comme des exploiteurs. Elle rappelle que le secteur rassemble des métiers très différents et des personnes fières de leur savoir-faire. Cette distinction est essentielle : mieux protéger les équipages ne signifie pas opposer mécaniquement pêcheurs et défenseurs de l’océan, mais faire en sorte que les règles s’appliquent aussi aux entreprises qui tirent profit du travail en mer.
Le chalutage industriel face aux animaux et aux écosystèmes
Le chalutage industriel cristallise une partie des débats parce qu’il permet de capturer de grandes quantités de poissons, mais peut aussi affecter des espèces non visées. Lorsqu’un filet remonte, tout ce qui s’y trouve ne correspond pas nécessairement à l’espèce recherchée. Les prises accessoires peuvent inclure des poissons trop petits ou des oiseaux marins. Rejetés à la mer, ces animaux ne survivent pas toujours.
Le récit de Rex, pêcheur côtier rencontré par George dans la baie de Filey, montre qu’une modification pratique peut réduire ces dommages. Avec l’aide de Rory Crawford, spécialiste lié à BirdLife International, il a changé le matériau et la conception de ses filets pour que les oiseaux les repèrent mieux et risquent moins de s’y prendre. Selon l’entretien publié autour du livre, ces ajustements ont réduit de 90 % les prises accidentelles d’oiseaux dans cette baie. L’exemple ne prouve pas qu’une solution unique convient partout ; il montre plutôt ce que peuvent produire le dialogue et l’expérimentation locale.
Le chalutage de fond soulève une autre inquiétude, car les engins peuvent perturber les habitats marins. Les effets varient selon les lieux, les espèces et les méthodes employées, mais le principe est simple : un outil conçu pour capturer des poissons peut aussi modifier le milieu où ils vivent. George expose son désaccord avec un capitaine de chalutier, tout en maintenant une relation respectueuse avec lui. Cette scène évite le raccourci du débat réduit à des camps qui ne se parlent plus.
La journaliste s’intéresse aussi à la sensibilité et aux capacités des poissons. Des recherches récentes ont approfondi l’étude de leur perception et de leurs comportements, tandis que certaines expériences, comme celles où des poissons rouges apprennent à diriger un dispositif dans un aquarium, invitent à reconsidérer les idées reçues. Cela ne signifie pas qu’il faille attribuer aux poissons des émotions humaines. Cela rappelle plutôt que leur vie ne se résume pas à une ressource abstraite.
La pollution maritime et la transformation des habitats complètent ce tableau, même si le livre met surtout l’accent sur les pratiques de pêche et leurs conséquences. Les pressions s’additionnent : un écosystème déjà fragilisé par les captures peut aussi subir les effets du changement climatique et des activités humaines en mer. Dans ce contexte, réduire les prises accessoires ou protéger une zone sensible n’est pas un détail technique ; c’est une façon de laisser davantage de place au vivant.
À quoi peut ressembler une pêche durable
Le livre ne s’achève pas sur une promesse facile. George reconnaît que les connaissances accumulées sur la pêche peuvent rendre l’optimisme difficile, notamment lorsque les contrôles restent lacunaires et que les stocks sont sous pression. Mais elle rapporte aussi des raisons d’agir, en particulier la capacité de certains milieux marins à se rétablir lorsque les prélèvements cessent ou diminuent suffisamment.
Les zones interdites à la pêche, dites zones de non-prélèvement, offrent un exemple parlant. Lorsqu’elles sont bien conçues et effectivement protégées, les populations animales peuvent se reconstituer à l’intérieur de leurs limites. Les poissons se déplacent et les effets peuvent déborder vers les espaces voisins, même si l’ampleur de ce bénéfice dépend de la configuration locale et de la durée de la protection. Une réserve dessinée sur une carte ne suffit donc pas : il faut des règles, une surveillance et une continuité.
La protection de la haute mer est un autre levier évoqué dans le débat autour du livre. Les mécanismes internationaux visant à créer des espaces protégés peuvent faciliter l’action entre pays, mais la haute mer ne représente qu’une partie des activités de pêche. Protéger ces espaces constitue un pas important sans régler automatiquement les problèmes qui se déroulent près des côtes ou dans les zones économiques des États.
Une pêche durable suppose également de mieux documenter ce qui se passe à bord. Les observateurs humains peuvent fournir des informations précieuses, mais leur présence ne couvre pas tous les navires et ne doit pas se faire au prix de leur sécurité. Les outils de suivi électronique peuvent compléter le contrôle, à condition que les images et les données soient transmises, examinées et utilisées par des organismes capables d’intervenir. La technologie seule ne remplace ni l’inspection ni la responsabilité.
Enfin, les pêcheurs artisanaux doivent faire partie de la discussion. Les exemples de Sénégal et de Filey montrent des réalités éloignées, mais un point commun apparaît : les personnes qui travaillent sur l’eau possèdent une connaissance précise des changements qu’elles observent. Cette expertise peut aider à concevoir des règles applicables, à condition que les décisions prennent aussi en compte les communautés qui dépendent directement de la ressource.
Rose George rend ainsi visible une chaîne où se croisent nourriture, économie, bien-être animal et droits humains. Son enquête pousse à poser des questions très concrètes sur la provenance d’un poisson, la manière dont il a été capturé et les personnes qui ont contribué à le mettre sur le marché. La première étape vers une mer moins malmenée consiste peut-être à ne plus traiter ses ressources comme si elles étaient inépuisables.
Le parcours de l’autrice et les informations éditoriales sur Every Last Fish permettent de retrouver le contexte de cette enquête, qui fait des coulisses de la pêche un sujet à la fois écologique et profondément humain.
