Dans l’Utah, un programme public invite les parents à parler de mathématiques avec leurs enfants avant l’entrée à l’école. Lancé en 2022, MILO & Friends mise sur des jeux simples et des échanges quotidiens pour rendre l’éveil aux maths moins intimidant. Le dispositif cible un moment décisif de la petite enfance, quand les premières habitudes d’apprentissage se construisent aussi à la maison.
Dans l’Utah, l’État associe les parents aux premiers apprentissages des maths
À Taylorsville, près de Salt Lake City, une quinzaine de parents ont participé à une séance organisée dans une école primaire. Leurs jeunes enfants étaient assis à leurs côtés. Clarence Ames, chargé de la recherche et de la mise en œuvre au Utah STEM Action Center, leur a demandé qui avait déjà pensé ou dit ne pas être « une personne de maths ». La plupart des mains se sont levées.
La scène résume le point de départ du programme. Beaucoup d’adultes associent les mathématiques à des difficultés vécues à l’école. Certains pensent donc ne pas être capables d’aider leur enfant, et préfèrent attendre la maternelle pour laisser les enseignants prendre le relais.
MILO & Friends vise précisément à réduire cette appréhension. Le nom correspond à « math introduction and learning opportunities », soit des occasions d’introduire les mathématiques et d’apprendre. Le Utah STEM Action Center, une agence publique de l’État, a lancé le projet en septembre 2022. Son équipe cherche à faire entrer les notions de base dans les conversations familiales, sans transformer la maison en salle de classe.
Le dispositif s’appuie sur des rencontres en personne. À Taylorsville, elles sont organisées avec le programme de rapprochement entre familles et écoles du Granite School District. Ce partenariat existe depuis trois ans, selon les informations rapportées sur le projet. Les parents y découvrent des activités qu’ils peuvent reprendre avec leurs enfants, sans matériel complexe ni formation préalable.
Cette approche répond à une différence souvent observée entre lecture et mathématiques. Lire un album à voix haute paraît simple à de nombreux parents. Poser une question sur les nombres ou les formes demande parfois davantage de préparation, explique une mère venue à la séance. Le programme propose donc des repères concrets, plutôt qu’une leçon théorique sur les méthodes d’enseignement.
Clarence Ames présente aussi l’idée dans des situations ordinaires, jusque dans une file d’attente au supermarché. Son objectif est de convaincre les adultes que compter des objets ou comparer des quantités constitue déjà une activité utile. Le principe est modeste, mais il déplace la frontière entre l’école et la vie quotidienne.
Le rôle des parents ne consiste pas à remplacer les enseignants. Il s’agit de donner aux enfants des occasions répétées de manipuler des nombres, d’observer des formes et de mettre des mots sur des comparaisons. Ce soutien précoce peut rendre les apprentissages scolaires plus familiers, sans anticiper tout le programme de maternelle.
Pourquoi l’éveil aux maths commence avant la maternelle
Les travaux évoqués par les spécialistes de l’apprentissage précoce soulignent l’importance des compétences acquises avant l’entrée à l’école. Deborah Stipek, professeure émérite à l’université Stanford, estime que la réduction des écarts scolaires doit commencer avant la maternelle. Les enfants issus de familles à faibles revenus, ainsi que les enfants noirs et hispaniques, sont surreprésentés parmi ceux qui présentent déjà des compétences mathématiques faibles à cette étape.
Cette différence ne signifie pas que le milieu familial fixe le parcours d’un enfant. Elle indique plutôt que les occasions d’apprendre ne sont pas réparties de façon égale. Un enfant qui compte, compare ou classe des objets avec un adulte rencontre davantage de situations où les nombres prennent un sens concret.
Les compétences de base ont aussi des liens avec la suite du parcours scolaire. Savoir compter et comprendre les premières opérations prédit en partie les résultats ultérieurs en mathématiques. Les aptitudes développées à l’école sont également associées à des taux plus élevés d’accès aux études supérieures et, à l’âge adulte, à des revenus moyens plus importants.
Ces liens ne permettent pas de promettre qu’un jeu précis produira, à lui seul, une réussite scolaire ou professionnelle. Ils montrent plutôt pourquoi les premiers apprentissages méritent une attention particulière. Les enfants construisent progressivement leur compréhension des nombres, et les adultes peuvent soutenir ce processus par des échanges adaptés à leur âge.
Les données nationales citées dans le reportage qui décrit le programme dressent un tableau préoccupant des résultats scolaires américains. En 2024, les scores moyens en mathématiques des élèves de quatrième, huitième et douzième années étaient inférieurs à ceux de 2019. Parmi les élèves de terminale, 33 % étaient considérés comme prêts pour les cours de mathématiques de première année à l’université, contre 37 % en 2019.
Ces chiffres concernent les États-Unis et ne décrivent pas directement la situation des élèves français. Ils éclairent toutefois le contexte dans lequel l’Utah a développé son action. Le rapport signalait aussi que l’écart entre les élèves les plus performants et les moins performants en terminale était plus large qu’à tout moment depuis au moins 2005.
La réponse de MILO & Friends se situe en amont de ces évaluations. Le programme ne propose pas un dispositif de soutien scolaire classique, avec des exercices supplémentaires après une difficulté constatée. Il cherche à enrichir l’environnement quotidien des tout-petits, avant que les écarts ne deviennent visibles dans les résultats scolaires.
Pour les familles, l’enjeu est moins de connaître une méthode de calcul que de reconnaître les occasions d’apprendre. Un trajet à pied peut devenir un moment pour compter les panneaux. La préparation d’un repas permet de comparer des quantités ou de décrire une longueur. L’apprentissage commence alors dans des situations accessibles, où l’enfant peut répondre, se tromper et recommencer.
Happy Bunny transforme un jeu familial en apprentissage mathématique
Lors des ateliers, les parents découvrent notamment Happy Bunny, un jeu coopératif choisi après l’évaluation de centaines de jeux. L’équipe cherchait une activité amusante, facile à comprendre et adaptée aux compétences que les jeunes enfants peuvent exercer. Selon Clarence Ames, les règles simples réduisent le risque que les adultes ou les enfants se sentent en échec.
Le plateau représente un chemin dans un jardin. Les joueurs lancent un dé dont les faces sont colorées, puis déplacent un lapin jusqu’à la prochaine case de la couleur obtenue. Chaque case indique un nombre de carottes à récolter. Certaines carottes sont entamées, d’autres intactes. Les joueurs les répartissent entre le lapin et le fermier, puis comparent les deux tas lorsque le lapin arrive au bout du parcours.
Le matériel paraît élémentaire. Pourtant, chaque tour mobilise plusieurs notions. L’enfant associe la couleur du dé à celle du plateau, puis doit comprendre qu’il avance jusqu’à la prochaine case correspondante. Il relie ensuite un symbole chiffré à une quantité d’objets qu’il peut manipuler.
Le comptage permet aussi de travailler la cardinalité. Cette notion désigne le lien entre le dernier nombre prononcé et la quantité totale d’objets comptés. L’enfant ne se contente pas de réciter une suite de nombres. Il découvre que « quatre » correspond au nombre total de carottes dans un groupe.
Le tri des carottes entamées et entières ajoute une autre activité de raisonnement. L’enfant distingue deux catégories, répartit les objets et peut ensuite comparer les tas. Il apprend ainsi à organiser une collection et à répondre à une question de quantité dans une situation compréhensible.
Au cours d’une partie, Bentley, cinq ans, a lancé le dé et annoncé la couleur obtenue. Sa mère, Katie Bearnson, lui a demandé de repérer la première case correspondante. Arrivé sur une case marquée du chiffre quatre, il a pris quatre carottes, puis a séparé celles qui étaient mordues des autres.
À la fin, Bentley et son frère Bradley, âgé de six ans, ont compté les récoltes. Le lapin et le fermier avaient chacun vingt carottes. Le résultat nul a donné aux enfants une occasion de vérifier les quantités sans réduire le jeu à la victoire d’un joueur.
Ce type d’activité illustre l’intérêt des jeux de plateau dans l’éveil aux maths. Les notions sont intégrées à une histoire et à des gestes. L’adulte peut accompagner l’enfant par des questions simples, comme « combien en reste-t-il ? » ou « quel tas est le plus grand ? ». Le jeu devient alors un support de conversation autant qu’un exercice de nombres.
La règle n’exige pas que le parent connaisse des termes pédagogiques. Il suffit de suivre l’activité et de laisser l’enfant expliquer ce qu’il observe. Cette simplicité compte, car un outil trop compliqué risquerait de renforcer le sentiment d’incompétence que le programme cherche à réduire.
Des conversations quotidiennes pour renforcer les compétences numériques
À l’issue de la séance, les familles sont reparties avec un exemplaire gratuit de Happy Bunny et des cartes plastifiées, réunies sur un anneau. Elles proposent des amorces de conversation utilisables dans la vie courante. Les parents peuvent compter des objets, nommer des formes ou comparer des dimensions comme « long » et « large ».
Ces suggestions ne demandent pas de réserver un créneau de travail à la maison. Elles peuvent s’intégrer à une promenade, à un jeu ou à une tâche familiale. Compter les fenêtres d’un bâtiment, chercher des formes dans une pièce ou comparer deux boîtes transforme une observation ordinaire en occasion d’apprentissage.
Cette méthode réduit également la pression exercée sur l’adulte. Il n’a pas besoin de préparer une fiche ni de corriger une série d’exercices. Il peut poser une question, écouter la réponse et prolonger l’échange. Si l’enfant se trompe, la situation fournit un exemple concret pour recompter ou comparer ensemble.
Emilia Perez a découvert le programme lors d’une rencontre organisée trois ans avant le témoignage recueilli dans le reportage. À cette époque, elle encourageait ses enfants à compter avant leur entrée en maternelle. Elle n’imaginait cependant pas proposer d’autres activités mathématiques, car elle ne se considérait pas comme une personne à l’aise avec cette matière.
Après l’atelier, elle a commencé à jouer régulièrement à Happy Bunny avec sa fille Emily. Elles ont aussi compté des objets et des panneaux pendant leurs déplacements. Emily était alors âgée de deux ans. Au moment du témoignage, elle était en première année de primaire et sa mère disait qu’elle maîtrisait déjà la multiplication et la division.
Ce récit familial illustre une expérience individuelle, pas une preuve que le programme provoque un niveau scolaire donné. Il montre néanmoins comment une activité peut modifier les habitudes d’un parent. Perez dit qu’elle aurait souhaité disposer de ces outils pour ses enfants plus âgés. L’information et la confiance parentale peuvent donc influer sur les activités proposées à la maison.
Une mère présente à la séance, Katie Bearnson, expliquait privilégier jusque-là la lecture. Ouvrir un livre lui semblait plus immédiat que d’inventer des questions de mathématiques. Après avoir découvert le jeu, elle envisageait de proposer davantage d’activités à son fils avant son entrée en maternelle.
Le bénéfice recherché dépasse les compétences numériques au sens strict. Madeleine Clark, coordinatrice du programme de rapprochement familial, souligne que l’attention partagée et la conversation comptent aussi. Un enfant qui s’ennuie ou ne trouve pas de lien avec l’adulte peut se désengager. Le jeu crée un cadre commun où parent et enfant regardent, comptent et discutent ensemble.
Les cartes servent ainsi de passerelle vers des échanges réguliers, sans imposer une routine uniforme à toutes les familles. Compter quelques objets ou comparer deux formes peut suffire pour entretenir la curiosité. La régularité des interactions importe davantage qu’une longue séance formelle.
Les résultats du programme restent à mesurer sur la durée
Le programme de l’Utah s’inscrit dans un paysage où les initiatives destinées aux parents autour des mathématiques précoces restent peu nombreuses. Les campagnes de sensibilisation à la lecture sont plus installées. Les équipes de MILO & Friends ont d’ailleurs étudié un projet de sensibilisation mené dans l’État de Washington, avant de concevoir une formule locale adaptée à leurs moyens.
Le Utah STEM Action Center ne disposait pas du budget nécessaire pour lancer une grande campagne de communication. L’équipe a donc privilégié les rencontres avec les familles, en collaboration avec les écoles et le Utah Education Policy Center de l’université de l’Utah. Ce centre contribue à traduire les travaux de recherche en pratiques éducatives.
Une autre initiative, Family Math de PBS SoCal, propose des ateliers et des événements à des familles de Californie du Sud. Le projet diffuse également des ressources pour aider les parents à parler de mathématiques avec de jeunes enfants. Selon les responsables cités dans le reportage, cette approche a été reprise dans douze États.
Les évaluations disponibles portent surtout sur les perceptions des adultes. Une évaluation publiée en 2025 concernant PBS SoCal a relevé que les parents participants déclaraient davantage de confiance, des sentiments plus positifs envers les mathématiques et une meilleure connaissance des notions fondamentales après les ateliers.
Une étude du Utah Education Policy Center consacrée à MILO & Friends a également constaté une progression de la confiance déclarée par les parents après les rencontres. L’effet était particulièrement marqué chez les familles hispanophones et les adultes ayant suivi moins d’années d’études. Ces résultats concernent les attitudes et les connaissances rapportées, pas encore les performances scolaires des enfants.
Cette distinction est importante. Un parent plus confiant peut proposer davantage d’activités, mais cela ne démontre pas à lui seul un effet durable sur les résultats en classe. Pour établir ce lien, il faut suivre les enfants dans le temps et comparer des mesures adaptées, en tenant compte des conditions familiales et scolaires.
Les responsables du programme et le centre de recherche prévoyaient de recueillir des résultats à l’entrée en maternelle auprès d’enfants ayant reçu les ressources de MILO & Friends, grâce à un partenariat avec des pédiatres. Cette étape doit permettre d’étudier les compétences initiales. Elle ne suffit pas encore à mesurer l’effet à long terme sur les parcours scolaires.
L’évaluation demandera aussi de distinguer l’effet du jeu de celui des échanges avec les adultes. Une séance réunit plusieurs éléments : du matériel, des conseils, une rencontre avec d’autres familles et un lien avec l’école. Il faudra donc éviter d’attribuer automatiquement tout progrès à un seul outil.
Pour l’État, l’intérêt du dispositif tient à sa capacité à mobiliser des acteurs déjà présents dans la vie des familles. Écoles, pédiatres et structures locales peuvent diffuser des ressources sans demander aux parents de devenir enseignants. La mesure des résultats dira ensuite si cette stratégie modeste produit des effets scolaires observables.
