Une femme de 65 ans arrive aux urgences du Michigan en ambulance et demande à voir un psychiatre. Elle dit voir des personnes décédées et raconte avoir tiré avec une arme à feu sur l’une de ces apparitions. L’examen la trouve calme et alerte, mais les médecins choisissent d’abord d’enquêter sur une possible cause physique. Une prise de sang révélera une intoxication aux salicylates, les substances auxquelles appartient l’aspirine.
Le cas, publié en 2025 dans la revue médicale Clinical Practice and Cases in Emergency Medicine, rappelle qu’une surdose d’aspirine ne se manifeste pas toujours comme on l’imagine. Cette femme prenait depuis plusieurs semaines plus de 15 comprimés de 500 mg par jour pour soulager des douleurs. Ses hallucinations ont cessé après un traitement hospitalier destiné à accélérer l’élimination du médicament. Ce récit clinique ne permet pas de poser un diagnostic à distance, mais il montre pourquoi des troubles de la perception inhabituels doivent être évalués par des professionnels.
Des hallucinations qui conduisent les médecins à chercher une cause physique
À son arrivée, la patiente demande une évaluation psychiatrique et confie qu’elle « voit des morts ». Selon le compte rendu, elle a même fait feu sur l’une de ces visions. Le rapport ne décrit pas l’apparence des hallucinations et ne précise pas les circonstances de l’usage de l’arme à feu. Ce détail souligne la gravité potentielle de la situation, sans autoriser à imaginer ce qu’elle a pu percevoir.
La femme paraît calme pendant l’examen et ses constantes sont globalement normales, à l’exception d’une pression artérielle élevée. Elle souffre déjà d’hypertension, de diabète, d’insuffisance cardiaque et de douleurs chroniques au dos, mais n’a pas d’antécédents psychiatriques connus. Face à l’apparition de symptômes inhabituels sans explication évidente, l’équipe médicale commence par rechercher une cause médicale plutôt que de conclure d’emblée à un trouble psychique.
Les analyses révèlent une acidose métabolique légère. En termes simples, le sang est devenu trop acide en raison de changements liés au fonctionnement de l’organisme. Un dépistage toxicologique met aussi en évidence un taux élevé de salicylates. L’enquête clinique prend alors une nouvelle direction : les médecins questionnent la patiente sur ses médicaments et découvrent sa consommation importante d’aspirine.
Une surdose d’aspirine installée au fil des semaines
Interrogée sur ses habitudes, la patiente explique prendre plus de 15 comprimés par jour depuis plusieurs semaines. Chaque comprimé destiné à soulager les douleurs du dos et du corps contient 500 mg d’aspirine. Cela représente plus de 7 500 mg par jour, selon la quantité minimale rapportée. Le compte rendu estime son apport à environ 75 mg par kilogramme de poids corporel quotidiennement.
Cette situation ne correspond pas à une prise unique massive. Il s’agit d’une exposition répétée, qui peut produire un tableau différent d’une intoxication aiguë. La patiente confirme également qu’elle souffre d’acouphènes, ces sifflements ou bourdonnements entendus sans source sonore extérieure. Les acouphènes sont un signe classique d’intoxication aux salicylates, même si elle ne présente pas plusieurs symptômes souvent associés, comme la nausée ou la fièvre.
L’aspirine est généralement utilisée selon les doses indiquées sur l’emballage ou prescrites par un professionnel. Mais en prendre trop peut irriter le système digestif et perturber le système nerveux ainsi que l’équilibre chimique du corps. Les informations médicales sur l’intoxication par l’aspirine décrivent des manifestations qui varient selon la quantité absorbée et la durée d’exposition. Dans ce cas, l’histoire des prises répétées devient une pièce essentielle du diagnostic.
Pourquoi l’aspirine peut perturber le cerveau et la respiration
À forte dose, les salicylates peuvent stimuler la moelle allongée, une région du cerveau qui participe notamment au contrôle de la respiration. La respiration peut alors s’accélérer et entraîner une perte excessive de dioxyde de carbone. Au début, ce mécanisme tend à rendre le sang plus alcalin, c’est-à-dire moins acide.
En parallèle, l’aspirine peut dérégler le métabolisme et favoriser l’accumulation d’acides, dont l’acide lactique. Cela peut provoquer une acidose métabolique, précisément l’anomalie légère observée chez cette patiente. Ces effets peuvent se chevaucher, comme deux courants qui tirent dans des directions opposées. Si l’acidification prend le dessus, des organes peuvent être exposés à des dommages.
Les mécanismes exacts reliant une exposition prolongée aux troubles de la perception restent moins bien compris que ceux associés aux acouphènes. Les auteurs du rapport avancent que l’exposition chronique pourrait faciliter le passage du médicament à travers la barrière hémato-encéphalique. Cette barrière agit comme un filtre entre le sang et le cerveau, sans être une porte totalement fermée. Les médecins rappellent ainsi qu’une intoxication médicamenteuse mérite d’être envisagée lorsque des symptômes psychotiques apparaissent sans cause claire, sans que cela signifie qu’elle soit systématiquement responsable.
Le traitement hospitalier et l’évolution des symptômes
L’équipe consulte le centre antipoison du Michigan. Les spécialistes recommandent une perfusion intraveineuse de bicarbonate de sodium, une substance qui aide à rendre le sang et les urines moins acides. Cette alcalinisation favorise l’élimination des salicylates par les reins, puis leur évacuation dans les urines. Il s’agit d’un traitement administré sous surveillance médicale, et non d’une méthode à reproduire chez soi.
Après 11 heures de perfusion, le taux de salicylates dans le sang passe de 28,8 à 18,3 mg par décilitre. Dans les 48 heures suivant son arrivée à l’hôpital, les hallucinations cessent et les acouphènes s’atténuent. La patiente quitte ensuite l’établissement sans avoir finalement rencontré de psychiatre, car l’évolution et les analyses ont orienté l’équipe vers une cause toxique.
Cette amélioration ne signifie pas que toute vision inhabituelle relève de l’aspirine, ni que l’absence de symptômes typiques écarte une intoxication. L’âge avancé est aussi considéré comme un facteur de risque d’évolution sévère. En cas de suspicion de surdose ou d’apparition de symptômes après la prise d’un médicament, une évaluation urgente par des professionnels est nécessaire. Les repères sur les signes d’intoxication à l’aspirine ne remplacent pas cette prise en charge.
Un cas rare qui invite à distinguer vision, récit et diagnostic
Le récit frappe par son image de personnes décédées et de coups de feu, mais le point central du rapport est médical : des hallucinations peuvent accompagner une intoxication chronique aux salicylates. Les auteurs soulignent que ce symptôme demeure moins documenté que les acouphènes ou les troubles digestifs. Une étude de cas décrit une situation précise ; elle ne suffit pas à établir la fréquence du phénomène dans la population.
Le vocabulaire compte aussi. Dire qu’une personne a vu des morts rapporte son expérience, mais ne démontre pas une expérience de mort imminente ni un phénomène surnaturel. Des récits médiatiques associent parfois des perceptions insolites à des épisodes de mort apparente ; ils ne constituent pas des preuves médicales comparables à une analyse toxicologique. Ici, le lien entre symptômes et prise répétée d’aspirine s’appuie sur les résultats biologiques et sur leur amélioration pendant le traitement.
Pour le lecteur, la leçon n’est pas de se méfier de toute prise d’aspirine prescrite ou conforme à l’étiquette. Elle est plus précise : un médicament courant peut devenir dangereux lorsqu’il est pris en quantité excessive ou pendant trop longtemps. Et devant des troubles de la perception, l’examen du corps et des traitements en cours peut parfois éclairer ce que le premier récit, aussi saisissant soit-il, ne suffit pas à expliquer.
