Une lettre militaire oubliée depuis plus de deux siècles aurait enfin livré son contenu grâce à une intelligence artificielle. Selon Carter Church, ingénieur chez SentinelOne, le modèle GPT-6 Astra a transcrit une image de mauvaise qualité, retrouvé une table de correspondance partielle et reconstitué un message chiffré envoyé en 1809 à un général de Napoléon Bonaparte. L’opération aurait pris environ six heures, mais son intérêt tient surtout à la façon dont plusieurs indices indépendants ont été rapprochés.
Le document historique ne révèle pas un plan inconnu qui bouleverserait l’histoire de France. Son texte recoupe largement une autre lettre conservée dans les archives. Il offre toutefois un terrain rare pour tester le déchiffrement : on peut comparer le résultat de l’IA à des informations déjà connues. C’est ce contrôle qui rend l’affaire intéressante, et qui explique la comparaison avec une pierre de Rosette moderne.
Une lettre secrète de 1809 destinée au général Marmont
Le courrier avait été envoyé à Auguste de Marmont, maréchal de l’Empire français alors stationné sur la côte orientale de l’Adriatique. En 1809, cette région se trouve loin des autres troupes françaises. La distance rend les échanges indispensables, mais elle transforme chaque lettre en risque potentiel : interceptée par l’ennemi, elle pourrait dévoiler la position des armées et les intentions de Napoléon.
Le message a été rédigé à la demande de l’empereur par son beau-fils Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie. Il devait informer Marmont de l’emplacement des armées françaises et alliées à travers le continent. Ce n’est pas un billet anodin : connaître où se trouvent les forces et qui les commande permet de préparer une marche, d’éviter une confrontation ou de coordonner une campagne.
La prudence était donc de mise. Les communications militaires circulaient dans un vaste territoire, au milieu de routes où les courriers pouvaient être arrêtés, et les armées adverses avaient tout intérêt à récupérer le moindre renseignement. Un code chiffré transforme alors des noms de lieux ou des effectifs en une suite de signes qui ressemble, au premier regard, à une langue inconnue.
La lettre serait restée illisible pour les lecteurs modernes pendant 217 ans. L’image publique connue du document est un scan de faible résolution reproduit dans une revue militaire française en 1969. Pas d’archive numérique haute définition ni de photographie idéale : seulement une page dont les petits caractères et les signes délicats compliquent le travail d’un spécialiste.
Le contenu annoncé est pourtant assez concret. Le message répertorie des positions et des commandants, puis cherche à rassurer Marmont avant son départ. Il lui recommande de ne pas se laisser intimider par quelques soldats ou par un rassemblement de « populace » lorsqu’il recevra l’ordre de marcher. Dans une lettre codée, le ton et les détails militaires comptent autant que les signes eux-mêmes.
Cette affaire rappelle pourquoi la cryptographie était un outil quotidien des États, bien avant les ordinateurs. Napoléon Bonaparte gouvernait un empire étendu, où une information pouvait mettre plusieurs jours à voyager et où les messagers n’étaient jamais à l’abri d’une capture. Le secret n’était pas une fantaisie de roman : c’était une protection très concrète des opérations.
Pour les historiens, l’enjeu ne consiste donc pas seulement à lire une page oubliée. Il s’agit aussi de comprendre comment une décision politique et militaire circulait, et quelles précautions l’entouraient. Le chiffre protégeait le message, mais il laisse aujourd’hui une trace de la méfiance qui accompagnait chaque déplacement de troupe.
Comment l’intelligence artificielle a réalisé le déchiffrement
D’après le récit de Carter Church, le travail aurait commencé avec une seule image et une consigne adressée à GPT-6 Astra. Le modèle devait examiner les signes, transcrire la page, rechercher des ressources utiles et proposer une lecture cohérente. Il ne s’agissait donc pas uniquement de faire reconnaître des caractères : l’outil devait relier l’analyse visuelle, la recherche documentaire et le raisonnement cryptographique.
La lettre contient environ 1 300 signes différents dans leur succession, formés à partir de 155 symboles distincts. Le système employé est dit homophonique. En clair, une même lettre peut être représentée par plusieurs signes, ce qui brouille les pistes pour quelqu’un qui chercherait simplement à repérer les symboles les plus fréquents.
Imaginez un texte où la lettre « e » apparaît tantôt comme un triangle, tantôt comme une petite barre, tantôt comme un cercle. Une substitution simple laisserait des répétitions visibles, mais cette variation rend les habitudes de la langue moins faciles à reconnaître. Le code n’est pas forcément invincible ; il demande surtout du temps, des comparaisons et une bonne connaissance du contexte.
La piste décisive serait venue d’une table partielle établie par Daniel Tant, historien de la cryptologie. Elle associait 33 signes à leur valeur, soit environ un tiers des symboles du document. Cette table n’avait pas été directement reliée à la lettre de Marmont. Astra l’aurait retrouvée au cours de recherches en ligne, puis aurait tenté de l’appliquer au texte.
Le rapprochement est particulièrement intéressant parce que le catalogue de Tant désigne un « code entre Eugène de Beauharnais et le général Grammont ». Cette appellation pourrait comporter une erreur de nom, Grammont au lieu de Marmont. Le système aurait néanmoins reconnu une correspondance suffisamment plausible pour essayer la table, puis étendre les associations aux autres signes.
La démarche ressemble à un puzzle dont une partie de l’image est déjà connue. Les premiers morceaux servent de repères ; les autres peuvent ensuite être orientés par la forme générale et par le sujet attendu. Mais l’analogie a une limite : un résultat qui paraît fluide peut toujours être faux. C’est pourquoi la cohérence historique et les vérifications indépendantes sont indispensables.
Church explique que les spécialistes auraient probablement pu casser ce chiffre avec du temps et de l’énergie. L’apport du modèle ne serait donc pas d’avoir inventé une méthode magique, mais d’avoir réuni rapidement des tâches que plusieurs personnes auraient pu se partager : transcription, recherche de références, comparaison et proposition de clé. Le récit détaillé du déchiffrement souligne justement ce travail en chaîne.
Pourquoi la comparaison avec la pierre de Rosette est parlante
La pierre de Rosette est célèbre parce qu’elle a permis de comparer des versions d’un même texte inscrites dans plusieurs écritures. Le rapprochement a aidé les chercheurs à comprendre les hiéroglyphes égyptiens. Dans le cas de la lettre napoléonienne, la situation est différente : il ne s’agit pas d’une inscription bilingue, mais d’un code dont une partie de la clé était déjà documentée.
La comparaison reste utile pour une raison simple. Dans les deux cas, le déchiffrement s’appuie sur un élément de liaison entre des signes inconnus et des informations compréhensibles. Pour le document de 1809, la table partielle fournit quelques équivalences, tandis que la correspondance de Napoléon à Eugène aide à anticiper le contenu. Ces repères permettent de vérifier si les résultats s’emboîtent.
Michael Rowe, chercheur en histoire européenne au King’s College de Londres, a souligné l’importance de cette correspondance parallèle. Napoléon avait écrit à son beau-fils en détaillant ce que le message chiffré devait contenir. Les historiens disposent ainsi d’un point de comparaison précieux, comme lorsqu’on connaît déjà le motif général d’un tableau avant de distinguer chaque détail sous une couche de poussière.
Cette connaissance préalable renforce la crédibilité de la traduction, mais elle la rend aussi moins spectaculaire. Si le texte codé répète en grande partie des éléments évoqués ailleurs, son déchiffrement ne fait pas surgir un secret complètement inédit. Il confirme surtout qu’une méthode a produit un résultat compatible avec des sources indépendantes.
Zack White, spécialiste des guerres napoléoniennes à l’université de Portsmouth, juge l’expérience intéressante parce qu’elle met l’IA au service d’un problème historique vérifiable. Le caractère vérifiable est essentiel. Un modèle peut produire une phrase convaincante et pourtant inventer des détails ; ici, la traduction peut être confrontée à une lettre connue, à la structure du chiffre et au contexte militaire de 1809.
Pour découvrir le rôle de la pierre originale dans le déchiffrement des écritures égyptiennes, un détour par cette explication de la pierre de Rosette offre un utile point de comparaison. La différence entre les deux histoires rappelle qu’un outil de traduction n’agit jamais dans le vide. Il lui faut des indices, un corpus documentaire et des humains capables de juger ce que le résultat signifie.
Une « pierre de Rosette » contemporaine ne serait donc pas une machine qui traduit automatiquement toutes les langues oubliées. Ce serait plutôt une méthode qui fait dialoguer une trace difficile à lire avec des documents déjà connus. La valeur de l’outil se mesure moins à son effet spectaculaire qu’à la solidité des passerelles qu’il permet de construire.
Cette prudence ouvre une question plus large : que nous apprend vraiment le message, une fois les signes traduits ? La réponse se trouve autant dans son contenu que dans les écarts entre le texte, les ordres connus et la situation militaire de l’époque.
Ce que le message révèle sur les préparatifs de Napoléon
La lettre donne à Marmont des informations sur les positions des armées françaises et alliées. Elle lui transmet aussi un encouragement à ne pas craindre une opposition limitée au moment de marcher. L’ensemble s’inscrit dans les préparatifs de la campagne contre l’Autriche en 1809, période durant laquelle les déplacements de troupes et l’évaluation des forces adverses sont au cœur des décisions.
Le message n’est toutefois pas un compte rendu neutre. Il cherche à orienter l’état d’esprit de son destinataire. Dire à un général de ne pas se laisser intimider, c’est reconnaître implicitement qu’il pourrait rencontrer des groupes armés ou une résistance locale, tout en lui demandant de poursuivre sa mission. Une phrase de ce type révèle une stratégie de commandement autant qu’un renseignement.
Zack White relève une tension entre les effectifs évoqués dans la lettre et les forces que Napoléon aurait réellement pu mobiliser. Selon son analyse citée dans le récit de l’affaire, l’empereur aurait disposé de 60 000 soldats de moins que ne le laisse entendre le courrier. Cette différence soulève une question intéressante : le chiffre était-il approximatif, lié à un autre périmètre de calcul, ou révélateur d’une présentation volontairement rassurante ?
Le message semble également insister sur le nombre de soldats que l’Autriche pourrait envoyer en Italie. Cette préoccupation suggère que la menace ne se résumait pas à une bataille unique. Les autorités françaises devaient envisager plusieurs axes, surveiller les mouvements ennemis et répartir des ressources sur un territoire vaste, où une décision prise à Paris ou à Milan pouvait avoir des conséquences loin du centre de pouvoir.
Il faut éviter de transformer ces indices en verdict psychologique sur Napoléon. Une lettre militaire est un document situé, écrit pour un destinataire et un objectif précis. Elle peut montrer ce que les dirigeants veulent transmettre, pas nécessairement tout ce qu’ils pensent. Les historiens la croisent donc avec d’autres correspondances, des ordres, des états de troupe et des récits de campagne.
Le déchiffrement ne bouleverse pas, à lui seul, la chronologie connue de la guerre. Son intérêt est plus fin : il remet à disposition un élément de correspondance et permet d’observer le langage du commandement. Pour un lecteur, c’est un peu comme retrouver une pièce dans une boîte d’archives déjà bien remplie ; elle ne redessine pas tout le puzzle, mais peut préciser la place de plusieurs fragments.
Le caractère rassurant du message mérite aussi attention. Un général éloigné des principales forces françaises devait recevoir des consignes claires, mais aussi assez de confiance pour agir. L’empereur ne se contentait pas de transmettre des coordonnées ; il cherchait à façonner la manière dont son ordre serait reçu et exécuté.
Cette lecture rappelle enfin que l’histoire de France se construit souvent à partir de documents ordinaires en apparence. Une lettre chiffrée, une note marginale ou une erreur de transcription peuvent modifier l’interprétation d’un épisode. L’IA peut aider à rendre ces pièces lisibles, mais le sens historique reste à établir par le rapprochement patient des sources.
Les limites de l’IA face aux archives et aux codes anciens
La réussite annoncée ne signifie pas que l’intelligence artificielle puisse désormais résoudre tous les chiffres historiques. Church lui-même décrit le code comme accessible aux cryptographes, à condition d’y consacrer le temps nécessaire. Le défi se situait aussi dans la recherche de documents pertinents et dans la mise en relation d’une table partielle avec une lettre dont le nom du destinataire était peut-être mal catalogué.
Cette distinction est importante. Trouver une solution possible est une étape ; prouver qu’elle est juste en est une autre. Un modèle génératif est entraîné à produire des réponses plausibles, ce qui peut le conduire à combler les trous avec une interprétation séduisante. Dans un déchiffrement, chaque signe doit donc être confronté à la régularité du système, au vocabulaire attendu et à des sources extérieures.
Dans cette affaire, la vérification aurait été renforcée par Satoshi Tomokiyo, ingénieur en brevets et cryptographe qui documente des chiffres historiques sur le site Cryptiana. Le chiffre est désormais répertorié comme résolu. Cette validation ne dispense pas d’examiner le détail de la méthode, mais elle fournit un contrôle distinct du récit de l’ingénieur qui a lancé l’expérience.
La qualité de l’archive compte également. Le scan en basse résolution oblige à distinguer des marques parfois proches, et une erreur de lecture peut se propager à toute la suite. C’est comparable à une carte ancienne dont un seul chiffre de latitude est mal interprété : les calculs suivants peuvent sembler cohérents tout en conduisant au mauvais endroit.
Les archives regorgent de problèmes trop spécialisés pour mobiliser facilement une équipe complète. Certains documents ont une écriture difficile, d’autres utilisent des codes locaux ou des références qui n’ont de sens qu’en les comparant à plusieurs fonds. Un système automatisé peut accélérer l’exploration de pistes, repérer des motifs et rechercher des catalogues ; il ne remplace pas les personnes qui savent si une piste est historiquement crédible.
La méthode ouvre aussi des perspectives au-delà de la période napoléonienne. Des historiens de l’Antiquité pourraient l’appliquer à des textes fragmentaires, à des écritures encore mal comprises ou à des manuscrits dont l’encre est effacée. Mais chaque époque présente ses propres pièges : une langue inconnue, une abréviation oubliée ou une copie tardive ne se résolvent pas avec les mêmes outils.
Le point décisif est donc la traçabilité. Pour qu’un déchiffrement soit utile, il faut pouvoir expliquer quelles sources ont été utilisées, comment les signes ont été transcrits et quelles hypothèses ont été écartées. Sans cette chaîne de contrôle, une réponse convaincante reste une proposition. Avec elle, l’IA devient un instrument de recherche que d’autres peuvent mettre à l’épreuve.
La lettre de Marmont n’apporte pas une recette universelle, mais elle donne un cas d’école : une tâche modeste en apparence, résolue par le croisement rapide d’une image, d’une table et d’archives. C’est souvent dans ces énigmes de niche que les outils nouveaux peuvent faire gagner du temps, à condition de laisser la vérification au centre du travail.
La suite dépendra notamment de la possibilité d’appliquer la clé proposée à d’autres correspondances. Si elle fonctionne sur des lettres indépendantes, le résultat prendra une portée plus large ; sinon, il restera une résolution convaincante pour un seul document historique.
